ISBN 2-07-024037-1
DÉDICACE
à Leopoldo Lugones.
Je laisse derrière moi les rumeurs de la place. J'entre dans la Bibliothèque. D'une manière presque physique,je sens le poids des livres, l'ambiance calmne d'un ordre, le
temps par magie disséqué et conservé. A droite et à gauche, absorbés dans leur rêve lucide, se profilent à la lumière des lampes studieuses, comme dans l'hypallage de Milton, les VIsages momentanés des lecteurs. Je me rappelle m'être déjà rappelé cette image, en ce lieu, puis cette autre épithète qui définit aussi l'alentour, cet « aride chameau» du Lunario et encore cet hexamètre de l'Énéide qui utilise et transcende le même artifice:
Ibant obscuri sola sub nocte per umbras
Ces réflexions m'amènent à la porte de votre bureau. J'entre. Nous échangeons quelques mots conventionnels et cordiaux. Je vous donne ce livre. Si je ne me trompe, vous étiez loin de me mésestimer, Lugones, et vous auriez aimé que quelqu'une de mes reuvres vous plût. Cela n'est jamais arrivé. Mais, cette fois, vous tournez les pages et vous approuvez au hasard tel vers, peut. être parce que vous y avez reconnu votre choix, peut.être parce qu'une pratique insuffi. sante vous importe moins qu'une théorie correcte. .A ce moment, mon rêve se dilue, comme l'eau dans l'eau. La vaste bibliothèque qui m'entoure se trouve dans la rue Mexico, non dans la rue Rodriguez Peiia, et vous, Lugones, vous vous êtes tué au début de 1938. Ma vanité et ma nostalgie ont construit une scène impossible. Assurément, me dis-je, mais demain moi aussi je serai mort, nos durées seront confondues et la chronologie se fondra en un monde de symboles et, de quelque manière, il sera juste de prétendre que je vous ai apporté cet ouvrage et que vous l'aurez accepté.
J. L. B.
Buenos Aires, 9 août 1960.
Traduit de l'espagnol par Roger Caillois
C'est à l'autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je marche garder la voûte d'un vestibule et la grille d'un patio. J'ai des egarder la voûte d'un vestibule et la grille d'un patio. J'ai des louvelles de Borges par la poste et je vois son nom proposé p our une chaire ou dans un dictionnaire biographique. [...] Il y a des années, j'ai essayé de me libérer de lui et j'ai passé des nais maintenant ces jeux appartiennent à Borges et il faudra que j'imagine autre chose. De cette façon, ma vie est une fuite où le perds tout et où tout va à l'oubli ou à l'autre. Je ne sais pas lequel des deux écrit cette page.»
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